• PENSARE IL DOPO. Secondo Vincent Schmid

    Riprendiamo da LA TRIBUNE DE GENEVE (5.4.20)
    alcuni brani del testo del filosofo
    VINCENT SCHMID
    in merito agli effetti individuali e sociali dell’epidemia del Covid 19.
    Il testo è in francese.
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    Penser l’après

    Ce qui est mis à mal, peut-être même à mort, par l’expérience actuelle du confinement planétaire est l’utopie contemporaine qu’un auteur américain, CB Macpherson, a nommé « l’individualisme possessif ». Entendez par cette formule une conception égocentrée de l’individu porteur de toute sorte de droits qui se croit propriétaire du monde auquel ses droits devraient s’imposer. Le progressisme a promu le fantasme d’un individu désaffilié de son peuple et son histoire, de sa famille, de son genre, assorti de la plus énorme fausse promesse jamais proférée: Tu peux choisir d’être qui tu veux, tu peux être le créateur de toi-même, il suffit pour cela que tu te débarrasses de ce qui te constitue pour te remodeler au gré de ta fantaisie.

    Le confinement obligatoire, qui n’est autre que la très antique quarantaine préconisée par le médecin grec Hippocrate, se dresse comme un mur de granit contre lequel vient se fracasser ce fantasme de l’individu-roi. D’une façon très rude (puisqu’il s’agit de lutter ensemble contre une menace mortelle) le réel rappelle que l’individu ne s’appartient pas entièrement à lui-même mais qu’il appartient aussi à une entité collective vis-à-vis de laquelle il a des devoirs impératifs. En l’espèce il a le devoir de ne pas contaminer les autres et partage la responsabilité de faire décroitre la vague épidémique pour ne pas saturer les systèmes de santé. Il est contraint à l’altruisme et renvoyé au devoir que le groupe attend de lui. Cela valide-t-il le collectivisme tel que Jean-Paul Sartre, compagnon de route du communisme, l’a longuement développé dans sa Critique de la Raison Dialectique ?

    Sartre oppose l’individu isolé à l’individu commun, c’est-à-dire l’individu produit et formaté par le groupe. Il voit dans la collectivité, à travers une cause politique par exemple, la seule transcendance possible pour l’individu isolé, qui, s’il reste isolé n’est qu’une pauvre chose sans signification ni pouvoir. C’est pourquoi il prétend qu’on ne devient pas un homme tant qu’on n’a pas trouvé une cause pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie.

    Ces considérations ont aujourd’hui un relent de modèle chinois (à la fin de sa vie Sartre a été proche du maoïsme). En réalité elles remplacent une dérive par une autre. Même si au début de la pandémie certains ont crédité d’efficacité le système chinois, on soupçonne maintenant qu’il a beaucoup menti. Il reste un système collectiviste totalitaire, les dissidents sont là pour en témoigner. Ce n’est en aucun cas un modèle mais plutôt un anti-modèle, qui de surcroît a déjà été essayé sans laisser un bon souvenir.

    Soit dit en passant, pour beaucoup de pays ce ne sera pas un mince enjeu dans les prochains mois que le retour à une vie démocratique normale. La tentation de gouverner par la peur et le contrôle accru des citoyens via l’intelligence artificielle doit être forte dans certains cercles de pouvoir… Il faut donc initier une troisième voie entre l’individualisme possessif et le collectivisme totalitaire qui ont prouvé tous les deux qu’ils conduisaient à des impasses.

    La pensée de Simone Weil (La Pesanteur et la Grâce, 1948), injustement oubliée, apporte un éclairage. D’une part elle rejette ce qu’elle appelle « le gros animal du collectif » qui est à ses yeux un objet d’idolâtrie et un « ersatz de Dieu ». Cette grande chrétienne a médité le mythe de la Tour de Babel…D’autre part elle écarte l’individualisme égoïste parce qu’il est impossible de se prendre soi-même pour fin. Je ne suis pas ma propre transcendance, jamais, cela ne tient pas debout.

     « Le remède est dans l’idée de relation » nous dit-elle. C’est la relation avec autrui qui fait non pas l’individu mais la personne. Nous sommes très profondément des êtres de relation, ce qui fait de nous des personnes. Nous sommes nés d’une relation entre deux êtres, nos parents. C’est dans la relation que nous donnons naissance à d’autres êtres, nos enfants. Nous nous construisons par les échanges incessants que nous entretenons avec les autres. Les biologistes soutiennent même que ce que nous appelons la conscience est largement le produit de l’interaction avec les autres.

    Nous sommes à la fois singuliers et pluriels. Singuliers par l’étincelle unique, créatrice et irremplaçable qui fait la personnalité de chacun. J’ajoute que cette singularité est indispensable puisque c’est par elle que le monde ne vieillit pas mais se renouvelle. Pluriels aussi par la relation avec ceux qui nous précèdent dans le temps, ceux qui nous entourent au présent et ceux que nous projetons au-delà de nous vers l’avenir. Avec beaucoup de force cette vérité élémentaire émerge ces jours.

    La noblesse de l’action politique, un peu à l’image de l’action médicale, consiste d’abord ne pas nuire à ce subtil équilibre. Primum non nocere. Il faudra le garder à l’esprit au moment, que j’espère prochain, de la sortie de crise sanitaire.